(Image : Planche botanique de l’arbre de quinquina)
Vers 1620, le jésuite Agostino Salombrini, pharmacien en chef du collège Saint-Paul de Lima, s’enfonce dans la végétation épaisse qui orne les flancs de la Cordillère des Andes. Engoncé dans sa robe de bure noire, il suit péniblement deux Indiens quechua récemment évangélisés par son ordre, et chargés de lui indiquer les plantes pour calmer les fièvres tropicales dont ils sont régulièrement frappés. Arrivés devant un arbuste aux fleurs roses s’ouvrant en corolle blanche, les indigènes prélèvent l’écorce de la plante et font signe au prêtre : « kina-kina » [1]. Salombrini récupère également la précieuse écorce, ainsi que de jeunes pousses, il les plantera dans le jardin médicinal du collège jésuite. L’écorce, réduite en poudre, sera administrée avec succès à un jeune prêtre jésuite atteinte de la « fièvre tierce », ainsi qu’on appelait le paludisme à l’époque. Au fil des siècles, le traitement par la quinine va connaître un succès mondial puis finalement laisser place à tous les doutes.
Première époque : le fruit du pillage du Nouveau monde
1605 : le frère jésuite Agostino Salombrini s’installe à Lima et y cultive son jardin médicinal.
Dans le bouillonnement politique que connut l’Europe du xvie siècle, les Colomb et autres Magellan, premiers représentants de la bourgeoise conquérante, s’élancèrent à travers les océans à la recherche de nouvelles ressources. Dans leur sillage, les ordres religieux catholiques, dont les jésuites de la Compagnie de Jésus fondée en 1540 pour s’opposer notamment à la Réforme, initièrent un mouvement d’évangélisation chrétienne des populations indigènes du « Nouveau monde ». Les conversions forcées s’accompagnèrent de regroupements de population dans des habitations à proximité des monastères et collèges, ce qui permit d’une part de fournir une main d’œuvre sédentarisée à bas prix pour les exploitants de ressources naturelles, d’autre part d’offrir une relative protection aux Indiens tout en s’informant sur les différentes ressources que pouvait procurer le continent américain. Agostino Salombrini, en recueillant l’arbre de quinquina (Cinchona officinalis) et en le cultivant dans le jardin médicinal du collège Saint-Paul, ne faisait que suivre les préceptes de son ordre : recueillir le savoir ancestral des indigènes en matière de médecine traditionnelle pour le mettre à disposition du monde chrétien.
Les populations de la côte ouest sud-américaine utilisaient sans doute l’écorce de quinquina depuis des centaines, voire des milliers, d’années pour calmer les différentes fièvres dont ils étaient la cible. Réduite en poudre et bue en infusion, cette écorce largue son précieux principe actif, inconnu à l’époque : la molécule de quinine. Ce traitement fut également efficace contre le paludisme, maladie apportée initialement sur le continent par les différentes migrations de conquistadors, phénomène accentué au cours des siècles par la mise en place de la traite négrière entre l’Amérique, l’Europe et l’Afrique. En revanche, le remède ne fut malheureusement d’aucune utilité pour les Indiens face aux autres fléaux importés qui ravagèrent le continent durant les xvie et xviie siècles : variole, syphilis, tuberculose, typhus décimèrent la majorité de la population indienne. Par une cruelle ironie du sort, la découverte du traitement qui permit de sauver de nombreuses vies sur les continents européens et africains, coûta d’abord la vie de millions d’Indiens d’Amérique du Sud.
Écorce de l’arbre de quinquina (crédits : H. Zell)
Deuxième époque : mondialisation d’un remède traditionnel
1620 – Copiant les pratiques des populations autochtones, les jésuites mirent au point un traitement à base d’écorce des arbres de quinquina qu’ils cultivaient. Cette « poudre des jésuites » fut utilisée quelques années avec un certain succès dans les missions jésuites de la vice-royauté du Pérou pour traiter les malades du paludisme, notamment les membres de la noblesse locale.
1639, 1672… Le remède fait son arrivée sur le sol du « Vieux monde » dès 1639, alors qu’un autre prêtre le rapporte à Rome. Devant les résultats, l’ordre des jésuites obtient du Pape la production et la distribution exclusives du traitement. Ce dernier acquiert définitivement ses lettres de noblesse dans le monde catholique quand il est administré en 1672 au Grand Dauphin, fils de Louis XIV, par le médecin Robert Talbor. Face au rétablissement de l’héritier du trône, le roi ordonne la publication des observations et des résultats du médecin, consacrant l’écorce de quinquina comme un remède de la pharmacopée royale.
Ce succès se cantonne néanmoins aux élites des pays catholiques. Il s’agit d’une part d’un produit rare donc cher, et d’autre part les nations protestantes, notamment anglo-saxonnes, refusent d’admettre l’efficacité d’un remède « papiste », et distribué uniquement par les jésuites, ennemis jurés de tout ce qui s’écarte de la foi catholique. Pendant des années, ce sont donc les jésuites qui se chargeront de traiter les malades du paludisme, qui à l’époque ne se cantonnait pas aux zones tropicales. Le moustique vecteur de la maladie pullulait également dans toute l’Europe depuis son introduction durant l’Antiquité par les armées romaines passées par l’Afrique [2]. La Compagnie de Jésus conservera, jusqu’à sa dissolution en 1773, l’exclusivité de la production et de la distribution du traitement dans le monde entier : la première multinationale pharmaceutique fut une congrégation religieuse.
Troisième époque : au service de la colonisation
1775, 1789 – La dissolution de l’ordre religieux arrive à un moment de l’Histoire où la bourgeoisie s’affirme politiquement : les révolutions, américaine en 1775, puis française en 1789, sonnent le glas du pouvoir de la noblesse à l’échelle du globe. Certains grands noms de la science du xviiie siècle, tels le chimiste Lavoisier et le physicien Carnot, participent à la Révolution française. Avec l’avènement de la bourgeoisie au pouvoir, les scientifiques issus de ses rangs posent les bases des sciences modernes. La chimie, la physiologie, la physique deviennent des disciplines à part entière.
1820 – L’évolution des pratiques scientifiques fit tomber la « poudre des jésuites » dans « le domaine public », de quoi donner un nouvel élan à la caractérisation moléculaire du traitement et à son utilisation. En 1820, Joseph Caventou et Joseph Pelletier, deux pharmaciens et chimistes, élèves au Collège de France de Nicolas Vauquelin, isolèrent de l’écorce de quinquina deux molécules : la quinine et la cincholine. Dans la foulée, le médecin François Magendie, un des fondateurs de la physiologie moderne, étudie la quinine et en détermine les doses efficaces pour lutter contre le paludisme.
Timbre de 1970 célébrant les 150 ans de la découverte de la quinine
Avec la découverte de la quinine, la médecine est entrée dans une nouvelle ère : de la médecine traditionnelle fondée sur des remèdes empiriques à base de plantes, on passe à la chimie médicinale basée sur une molécule unique comme principe actif. Dans les années 1820, Caventou et Pelletier capitalisent sur leur découverte en ouvrant une manufacture de production de sulfate de quinine comme traitement contre le paludisme. La caractérisation de la molécule se fait de plus en plus précise.
1854 – Sa formule chimique, c’est-à-dire sa composition atomique, est identifiée en 1854, et sa structure moléculaire, c’est-à-dire l’ordre dans lequel les atomes s’organisent dans l’espace, à la fin du xixe siècle. Isolée et purifiée, la quinine va alors devenir un outil de choix dans la conquête des empires coloniaux par les puissances impérialistes européennes.
Fin du XIXe siècle – Celles-ci ont envoyé leurs armées à l’autre bout du monde pour se tailler à coups de fusil et de sabre de vastes empires riches en matières premières. Les pays colonisés étant souvent situés sous les latitudes tropicales, ils sont sujets aux épidémies de paludisme dont la quinine est le seul remède efficace connu. La France fonde ainsi dans de nombreuses colonies des Instituts Pasteur, relais de l’illustre institution créée par Louis Pasteur à Paris en 1887 : celui d’Indochine ouvre en 1891, bientôt suivi par ceux de Tunis (1893) et d’Alger (1894), ainsi que de nombreux autres [3]. Les médecins missionnaires troquent la bure noire pour le costume de coton blanc, et remplacent les évangélistes jésuites dans leur fonction de contrôle social des populations indigènes, sous couvert de santé publique. Le paludisme est perçu comme « le plus grand obstacle à la colonisation » [4], et la quinine est produite en masse pour soigner les soldats des armées colonisatrices ainsi que les colons qui s’installent dans les pays occupés.

