Royaume-Uni : Tories or not Tories, la vraie question c’est la grève !
Mis en ligne le 8 novembre 2022 Convergences Monde
(Photo : Sur la pancarte : salaires -20 %, colère + 100 %. Crédit photo : Alarichall, wikimedia)
Rien ne va plus dans les sommets de la bourgeoisie britannique, plus divisée que jamais sur l’avenir du Royaume-Uni post-Brexit. Le passage éclair de Liz Truss à la tête du gouvernement n’en est que l’un des symptômes. La presse a beaucoup mis en avant l’« incompétence » supposée de cette dernière (reproche souvent réservé aux femmes !), mais l’enjeu est plutôt de savoir quelle fraction de la bourgeoisie, et du monde de la finance en particulier, sera favorisée. Une division déjà présente lors de la campagne du Brexit et qui se poursuit aujourd’hui.
Après l’éviction de Boris Johnson, rattrapé par ses casseroles, Liz Truss a été choisie par les conservateurs sur la base d’une campagne particulièrement droitière, se présentant comme la nouvelle « Dame de fer », en référence à Margaret Thatcher. Elle aura finalement plié bien vite, en 45 jours à peine, dont 10 de deuil national ! En cause, son projet de budget, présenté le 23 septembre, qui prévoyait la plus forte baisse d’impôt depuis 1972, uniquement en faveur des plus riches : baisse de la taxation des hauts revenus, suppression du plafonnement des bonus des banquiers, annulation de la hausse de l’impôt sur les sociétés de 19 % à 25 % prévue par son prédécesseur, etc.
Ce « Big Bang 2.0 » était censé relancer la croissance, au nom du « ruissellement ». Manque de chance, les financiers y ont surtout vu un projet « non financé », qui allait creuser le déficit public, provoquant une fuite des capitaux et un effondrement de la livre sterling. Il a fallu l’intervention massive de la Banque d’Angleterre, arrosant la finance de 65 milliards de livres (74 milliards d’euros), pour calmer les marchés. Liz Truss a dû remballer son projet, limogeant au passage son ministre des Finances, Kwasi Kwarteng, avant de prendre elle-même la porte.
Si ce projet budgétaire a été mal perçu par les fonds de pension et gestionnaires d’actifs traditionnels, ce n’est cependant pas le cas d’une autre partie du monde de la finance, celle des fonds spéculatifs (hedge funds), que les aléas boursiers ne dérangent pas (la chute des cours permettant au contraire une razzia sur les titres financiers et de meilleurs rendements). Cette fraction de la bourgeoisie est celle qui avait soutenu le Brexit et financé massivement sa campagne, justement pour imposer ces baisses d’impôts drastiques et faire de Londres un paradis fiscal, une « Singapour-sur-Tamise ». C’est avec certains de ces financiers que Kwasi Kwarteng est allé boire le champagne le soir de l’annonce de son projet de budget, comme l’a rapporté la presse britannique.
Le changement dans la continuité
Loin de marquer le changement, le nouveau Premier ministre, Rishi Sunak, nommé fin octobre, est issu du même milieu : ancien gérant d’un hedge fund, avec une fortune personnelle de 730 millions de livres (834 millions d’euros) et brexiter convaincu. Autant dire que la politique en faveur du patronat n’est pas près de s’arrêter, mais en y ajoutant cette fois austérité et coupes budgétaires pour les classes populaires, ce que la bourgeoisie appelle un budget « financé » ! Pour ce nouveau budget, qui sera présenté le 17 novembre, Sunak a déjà annoncé des « mesures difficiles » et une réduction du déficit de 50 milliards de livres.
La classe ouvrière britannique fait donc face à une nouvelle offensive de la bourgeoisie, alors même que la situation sociale est déjà catastrophique. L’inflation dépasse 10 %, avec une envolée des prix de l’essence, des logements, mais aussi de la nourriture. Le nombre d’ expulsions de logement s’est envolé, de même que le nombre de recours aux banques alimentaires, touchant maintenant des salariés à temps plein, dont le salaire ne permet plus de vivre.
Les travaillistes voudraient surfer sur le chaos dans les rangs conservateurs pour prendre leur place. Mais les dirigeants du Labour n’ont rien d’autre à proposer que de nouvelles élections, pour lesquelles ils sont donnés gagnants. Leur dirigeant Keir Starmer, promet simplement le retour de la « stabilité » et de « la gestion saine des finances publiques ». Autrement dit, rien de très différent de ce qu’envisage le gouvernement actuel !
Heureusement les travailleurs n’ont pas attendu un changement électoral ou de ministère : ils ont entamé la lutte dès cet été, avec une multiplication des grèves pour les salaires. Celles-ci ont commencé dans les transports, mais se sont étendues ensuite à d’autres secteurs : les ports, la poste, la santé, etc. De nouvelles journées de grève sont prévues en novembre et décembre. Mais il reste à dépasser le calendrier imposé par les directions syndicales, avec des journées « saute-mouton » secteur par secteur, voire service par service au sein d’une même entreprise, comme à la Royal Mail. Souhaitons que les travailleurs britanniques soient de plus en plus nombreux au fil des grèves à vouloir s’organiser par eux-mêmes pour une vraie grève… et que leur détermination traverse la Manche !
5 novembre 2022, Maurice Spirz
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